Flottements

FL.
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Lorsque qu’un·e utilisateur·trice s’inscrit sur Tumblr, un robot, le Tumblr Bot leur pose une question pour le moins étrange.

— What is you favorite inanimate object?
— Pencil, avais-je alors répondu, pompeusement, mais vite. Oui, très vite.

Ayant appris à écrire sur papier, je me souviens de mes premières rencontres avec un clavier et un écran d’ordinateur. Le dos arrondi, les yeux rivés sur le clavier plus que sur l’écran, l’index hésitant, je cherchais la lettre suivante, comment dire… très longtemps. C’était énervant. L’écriture tapuscrite est un cisaillement des ligatures de votre main d’écriture. Chaque coup est en fait une coupe dans la couture de votre maille de texte. Quelqu’un vous a imposé sa (typo)graphie, pendant que votre graphie propre part en lambeaux. Vous n’êtes maintenant que l’auteur·e potentiel·le de votre texte, parce que tout le monde aurait pu écrire ce texte qui ressemble à celui de tout le monde.

Et pour éviter que l’index en crise ne se crispe complètement, les autres doigts lui viennent en renfort. Car on peut déjà entendre la pensée, qui loin devant se plaint de la lenteur. C’est peut-être cela le digital, le triomphe des doigts sur la main d’écriture. Chaque doigt veut son mot à dire, sa lettre à saisir. La saisie est un individualisme, construit sur un éclatement de l’unité main.

Et ça, le Tumblr Bot ne le comprendra jamais. Il ne sait pas ce qu’est un Pencil. Encore moins c’est qu’est un inanimate object. Il ne connaît pas la moiteur des mains en stress, la crampe du doigt boudeur, l’éclat à la fois déceptif et prometteur de la page blanche. En fait, il attend que je le lui dise, pour sa formation. Il recherche le malaise de la lenteur de saisir. Lui aussi rêve de moiteur et de crampe. Les robots rêvent d’humanité et les humains de… Enfin, tu vois ce que veux dire.

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