YVON LANGUÉ

Yvon Langué a.k.a. FLOTTEMENTS. Graphic Designer and Curator. Does one or two things with text. Educator sometimes. Co-founder—with Soukaina Aboulaoula—of Untitled, Curatorial and Art Direction Agency. Works from Marrakesh. Connect like so 



FLOTTEMENTS (OU LE JOURNAL INDISCIPLINÉ)



F.12.03.2021
Ce matin j’ai l’élégance d’un sac de macabo, tu sais, celui qui gît sous l’évier de la cuisine arrière. C’est à dire que je menace d’éclater mon enveloppe et m’enfoncer, tout à la fois.

Dans la cuisine arrière, dix années de fumée de feu de bois ont charbonné le haut du mur, la charpente en branche d’eucalyptus et la tole d’aluminium. Dans la cuisine arrière, la mèche brune du maïs est maintenant cassante. Tous les épis chantent, chauve-souris empaillées mais angéliques, la dernière récolte.

Maman et moi avions fait des nœuds. “Regarde bien comment je fais”, me somma-elle accroupie, du haut du petit tabouret — Les petites assises donnent aux adultes des airs de géants. L’exercice se passait volontairement de mots. Il se déployait dans le silence de la cuisine arrière, avec pour seul fond le chœur qui nous parvenait de l’Église presbyterienne, l’humeur de quelque chose qui finissait de cuir et l’odeur du maïs frais. C’était simple, il fallait déshabiller sans détacher l’épis de ses premières robes. Attention, pas entièrement: l’épis devait garder sa “nuisette”, afin d’éviter que la graine aux intempéries ne s’exposât. Et attention, sans les détacher de la tige. Puis, il fallait assembler les feuilles ouvertes en cône, en tenant le maïs comme ça: tête en bas, de telle sorte que la mêche pointe vers le sol. Enfin, il fallait nouer cet épis avec un autre épis qui eût connu le même soin. Tu avais maintenant deux épis de maïs attachés par leurs robes. Pour te donner une idée, je me souviens avoir fait nunchaku avec certains couples d’épis, à l’inattention de Maman, avant de me prendre une Taloche. “Ne joue pas avec la nourriture! C’est quoi ça?”

Tu avais donc deux épis prêts à être suspendus à la charpente en eucalyptus. Prêts pour chanter la récolte. Prêts pour de longues semaines de bain à la fumée de feu de bois. Prêts pour voir s’arriver et s’affaler le sac de macabo. Prêts pour le couscous, pour la bouillie et pour les beignets — de maïs — les après-midi de saison de pluie.



F.XX.03.2021
La décision me vient de re-constituer, pièce par pièce, ma petite vie. De raviver ce qu’il y a maintenant dix ans j’appelais les flottements, ou “les divagations de celui qui ne savait plus rêver”. Je n’ai pas perdu la drôlerie de mon regard sur moi-même: je l’ai simplement laissée croupir sur le sol aride de mes insuccès, forgeant dans le feu de la colère mon épais repoussoir de carapace. Jadis je criais de solitude. Aujourd’hui, l’écho de ma complainte n’a pas fini de retentir. Il n’y a donc pas de musique qui ne soit déjà siennne, pas de timbre qui ne soit d’emblée familier. On y goûtera les saveurs de mon enfance, celle que je n’ai jamais quittée, mais que je ne cesse de bouder.



F.XX08.2019.
Je suis à la gare de Marrakech. Le matin est ingrat. Sans surprise, je rate le train. L’attente ma compagne, le texte me vient Digression #1: Marrakech—Rabat—Marrakech et ne me quitte pas un seul instant le long du voyage. Puis, la semelle en caoutchouc de ma Zara en faux-cuir foulant le sol de la ville, je me laisse envelopper par la prose. L’espace d’un instant, il y a comme une lueur d’espoir, là, au moment où mon regard croise en général celui de la personne qui sans peur vient de trainer vingt-sept wagons comme un seul bolide sur 400 kilomètres.

Oui, en fin de voyage en train, quand le dragon soupir encore sur le quai, les poumons encore chauds, la vapeur sifflant, j’aime faire un signe de tête à la personne aux commandes, comme ça, menton levé puis front baissé pour dire “Salutation!”, “Respect!” et “Force à toi!”. Oui, je cherche ça en fin de voyage. Mais là, aujourd’hui, personne, et donc rien, sauf le vertige d’en être encore assigné à ma propre existence.